L'Enfance des ruines
Berlin, début des années 1930 : on danse dans les cabarets, on boit trop, on s'aime mal, et on ne regarde surtout pas par la fenêtre. Avec L'Enfance des ruines, Pascal Rabaté raconte la fête d'une génération qui ne voit pas encore que la piste s'effondre.
Pascal Rabaté n'en est pas à son premier voyage dans l'histoire tourmentée de l'Europe. L'auteur d'Ibicus, fresque monumentale de la Russie révolutionnaire, et des Petits Ruisseaux, également passé derrière la caméra, signe ici seul un épais récit complet, dont il assure à la fois le scénario, le dessin et les couleurs.
Folker Kuntz est publicitaire à Berlin. Il a de l'argent, du talent, un travail facile et des nuits suffisamment animées pour ne jamais s'ennuyer. Autour de lui gravite une petite bande attachante : sa voisine, danseuse de cabaret dont il est éperdument amoureux, et sa sœur, artiste peintre dont l'amant, afro-américain, est venu chercher à Berlin la liberté que lui refusait la ségrégation. Depuis peu, un certain Rudy Ganz s'est joint à eux, un jeune homme dont Folker a sauvé la vie et qu'il apprend à connaître, sans trop savoir qui il est vraiment.
Le récit suit leurs errances de cabaret en atelier d'artiste, de soirée mondaine en exposition coloniale, jusque dans les réceptions privées du parti nazi, où l'on s'invite par curiosité, par intérêt ou par inconscience. Car pendant qu'ils dansent, la république de Weimar se délite. Rabaté ne raconte pas frontalement la montée du nazisme : il montre comment l'innommable s'insinue dans les interstices du quotidien, par une remarque, un regard, un uniforme de plus dans la foule. Ses personnages perçoivent les changements, parfois les minimisent, souvent choisissent de continuer à vivre, et c'est précisément ce qui rend l'album si troublant.
Le dessin, souple et expressif, restitue avec élégance l'effervescence berlinoise, ses scènes de cabaret, ses moments d'intimité et ses longues déambulations nocturnes. La couleur, elle, ne se contente pas de décorer : elle porte les émotions et participe pleinement à la narration, certaines planches se suffisant presque à elles-mêmes. Le titre, lui, dit tout ce que le livre prend soin de ne pas dire.
Infos pratiques
- Bande dessinée
- De Pascal Rabaté
- Édité par Rue de Sèvres – 176 pages – 27€
- Site internet : editions-ruedesevres.fr

